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Apple pour l’abandon des DRMs sur la musique : un appel attendu, mais important

Mercredi 7 février 2007

C’est historique, dans une lettre ouverte de Steve Jobs (traduction ici chez Macplus), Apple vient à son tour de briser un tabou en appelant les 4 majors du disque à constater l’échec des DRMs et à faire le choix de vendre de la musique “libérée” de toute entrave.

Steve Jobs reconnaît que “Les DRM n’ont jamais fonctionné et ne fonctionneront peut-être jamais pour endiguer le piratage de musique”. Si ces protections étaient supprimées, “l’industrie de la musique pourrait voir un afflux de nouvelles entreprises prêtes à innover dans le domaine des magasins en ligne et des baladeurs. Cela ne peut être que positif pour eux”, ajoute-t-il.

C’est un évènement majeur et je vais y revenir, mais d’abord un peu de background sur ce problème…

Les mesures techniques de protection (DRMs) ont réellement commencé à faire parler d’elles en 1998, quand elles ont cessé d’être juste une mauvaise idée technique et sont passées au stade d’enjeu politique, industriel, et de société.

Cette année là en effet, le congrès américain (se basant sur un traité sur la propriété intellectuelle signé à l’OMC) votait le tristement célèbre DMCA, qui instaurait le principe suivant : ne plus seulement interdire le vol ou l’utilisation abusive d’une oeuvre artistique numérisée, mais carrément criminaliser l’ouverture du verrou éventuel qui protège son accès (ainsi que les outils facilitant ça), sans faire aucune distinction sur le but recherché par celui qui ouvre ce verrou. Ce concept est arrivé au niveau de l’Union Européenne en 2001, dans la directive européenne EUCD, pour être “enfin” transposé en droit français l’année dernière avec notre bien aimée loi DADVSI.

Je ne vais pas revenir sur les raisons qui font que c’est stupide, que ça casse d’innombrables utilisations légitimes, que c’est contre la nature du numérique, que c’est pas tant une question de protéger que de contrôler: y aurait de quoi en faire un bouquin et d’autres l’ont déjà fait, et regardez cet excellent exemple concret.

Bref, n’importe qui avec un peu de vision dans la high tech pouvait prévoir depuis le début que ça tenait pas debout ce concept, que c’était recréer artificiellement dans le monde numérique les limitations, monopoles, lourdeurs du monde physique, et tout ça pour éviter qu’il y ait une formidable redistribution des cartes qui n’arrange pas ceux qui les tenaient jusque là. Et accessoirement, bon courage pour faire avaler toutes ces limitations à la con au consommateur qui s’est habitué à la fluidité offerte par le numérique…

Or des gens avec de la vision dans la high tech, y en a chez Apple bien sûr, et au début des années 2000, Apple se trouve dans une position intéressante : ils négocient l’ouverture de l’iTunes Music Store avec les majors du disque.

Comme tout bon mec de l’industrie high tech qui a un peu d’honnêteté intellectuelle et de background technique, Steve Jobs sait que vouloir rendre quelque chose de numérique lisible mais pas copiable, c’est aussi stupide que de vouloir vendre de l’eau en interdisant au client de s’en servir pour, par exemple, laver de la vaisselle de couleur bleue! Dur à faire respecter, à moins de fournir avec chaque bouteille un mec qui vous l’ouvre, vérifie que vous n’êtes pas sur le point de laver une assiette bleue, vous sert alors de l’eau et referme la bouteille. Et c’est là qu’intervient DMCA/EUCD/DADVSI : interdiction de dire au mec de se casser et de vous laisser tranquille avec votre bouteille de flotte que vous avez achetée (c’est 30.000 euros d’amende avec la loi DADVSI, pour l’auteur du logiciel qui fait s’en aller le boulet!)

Steve Jobs sait aussi probablement que les DRMs c’est un casse-tête technique à gérer et donc un coût supplémentaire pour lui, et tout porte à croire donc qu’il s’en passerait bien. Il va voir les majors et leur dit quelque chose comme (de mémoire): “Ok, vous me parlez de ces verrous comme d’une solution miracle, mais je suis là en face de vous, j’ai des centaines de mes ingénieurs avec des doctorats en informatique et en mathématiques, et on vous affirme que ça ne marchera pas, ce que vous voulez que ça fasse est fondamentalement contradictoire”. Mais c’était sans compter sur l’inculture technique et la trouille bleue du changement de ses interlocuteurs, et surtout sur la malhonnêteté les commerciaux des éditeurs de solutions de DRMs, qui leur ont dit exactement ce qu’ils voulaient entendre : leur emprise sur la distribution de musique pouvait être reproduite dans le monde numérique.

Bref, Apple doit plier et l’iTMS doit vendre les morceaux des majors avec un système de DRMs. Apple va développer le sien, FairPlay. Premier effet immédiat: les morceaux achetés sur le magasin ne sont compatibles qu’avec l’iPod et iTunes. Impossible en effet de divulguer le fonctionnement du verrou à tout un chacun sans le rendre par là-même caduque ! C’est par définition, impossible de faire autrement. L’interopérabilité est incompatible avec le concept même de DRMs.

Cela va avoir 2 conséquences :

  • Les clients qui jouent le jeu de la légalité et achètent un album 9,99€ (sans livret ni support physique), se retrouvent avec des fichiers numériques fragiles et caduques car liés à l’ordinateur utilisé pour télécharger, qu’ils ne peuvent pas lire avec autre chose qu’iTunes ou un iPod. A l’inverse, le “pirate” qui obtient l’album illégalement sur le P2P a lui des fichiers MP3 parfaitement universels et sans contraintes. Dégrader artificiellement le produit qu’on donne à ses clients légitimes pour les récompenser de leur honnêteté, un concept marketing intéressant !
  • Apple se retrouve dans une position où elle peut donner l’impression de profiter de la situation : son quasi monopole sur les baladeurs, et leur non compatibilité avec les systèmes de DRMs des autres magasins en ligne, handicape ces derniers et renforce de fait la position dominante de l’iTMS. Les autorités de plusieurs pays s’inquiètent d’un monopole naissant et exigent l’interopérabilité (la France en plein débat sur DADVSI, sans comprendre que cette situation est justement créée par les DRMs (!), et la Norvège plus récemment)

Ce qui est historique aujourd’hui, c’est qu’Apple vient enfin de lever l’ambiguité sur le 2e point : non, ils ne tiennent pas à profiter de la situation tant que ça, à l’opposé de ce qu’aurait fait un Microsoft, puisqu’ils encouragent les majors à faire quelque chose (vendre de la musique sans DRMs) qui met tous les magasins et les baladeurs sur un pied d’égalité, quitte à prendre un risque pour la part de marché de l’iPod, qui ne devra plus compter que sur ses seuls mérites pour rester numéro 1 (et ils ont donc suffisamment confiance en ça ;) )

Bref, Apple veut que le marché et la concurrence jouent librement, pour faire grossir le gateau dans l’intérêt de tous, et au détriment du piratage.

Ce n’est pas si courant que ça, finalement, dans un secteur high-tech où les plus gros acteurs vantent en public les mérites de la libre concurrence, mais se battent bec et ongles pour qu’elle ne fonctionne pas, à coup de brevets et d’incompatibilités artificielles… Je ne veux pas donner un blanc seing à Apple, mais là ils ont fait the Right Thing, comme on dit chez les geeks ;)

Les majors vont-elles suivre ?

PS: Si il y en a un qui a vraiment, vraiment l’air con aujourd’hui, c’est Renaud Donnedieu de Vabres. Qui a dit “combat d’arrière-garde” ? :)

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« La simplicité du Mac par l’exemple Humour d’actualité »

7 réponses

L'article de Steve Jobs est très bien écrit et intéressant,

Jean Delvare | Mercredi 7 février 2007 | 8:48

L’article de Steve Jobs est très bien écrit et intéressant, mais malheureusement inexact sur un point majeur. Pour démontrer l’inutilité des DRM, il explique (entre autres) que les disques physiques, qui représentent toujours la majorité des ventes sur le marché de la musique, ne sont pas protégés et qu’il n’est pas prévu que celà change. Il oublie de mentioner les infâmes CD “protégés contre la copie” qui fleurissent sur les rayons et qui ne respectent pas la norme “Compact Disc” de Philips. J’ai moi-même dû renoncer à acheter un disque de ce type pas plus tard que la semaine dernière. Il oublie également que toutes les normes de stockage multimedia grand public post-CD contiennent des formes de protection de données (CSS et zonage sur les DVD par exemple) et qu’il est clair que les industriels du disque aimeraient voir quelque chose de similaire sur le format qui succèdera au CD. C’est dont un mauvais argument.

Il serait préférable de rappeler qu’il suffit qu’une copie non protégée d’une oeuvre existe quelque part pour qu’elle devienne disponible au monde entier très rapidement. Ce n’est donc pas une question de pourcentage. Les ventes en lignes pourraient bien représenter 90% du chiffre d’affaires des vendeurs de musique, le problème serait le même : tout contenu vendu sans protection (ou avec une protection qu’au moins une personne au monde est en mesure de casser) sera tôt ou tard accessible à tous. C’est une simple question de temps.

Le reste de l’argumentaire de Steve Jobs est par contre excellent. On n’insistera jamais assez sur le fait qu’on n’arrivera pas à faire rentrer le consommateur dans les systèmes légaux de téléchargement en lui imposant des contraintes (manque d’interopérabilité, problèmes techniques) qu’il n’avait pas avant et qu’il n’aurait pas s’il utilisait des systèmes illégaux de téléchargement. Le concept de DRM est fondamentalement incompatible avec l’interopérabilité. Les plateformes légales de téléchargement ne peuvent fonctionner qu’en donnant *envie* au consommateur de les utiliser, et ce n’est pas avec les DRM qu’on y arrivera.

En tout cas c’est un gros caillou dans la chaussure de Pascal Nègre, ça fait toujours plaisir. :)

Article très interressant! Snif... je l'avais pas vu avant d'écrire

Lilyprune | Mercredi 7 février 2007 | 10:18

Article très interressant! Snif… je l’avais pas vu avant d’écrire mon billet :’(

Belle analyse et utile rappel historique m'sieur Reno. Il ne faut

Jean-Charles CARRE | Mercredi 7 février 2007 | 10:41

Belle analyse et utile rappel historique m’sieur Reno.

Il ne faut toutefois pas faire preuve d’angélisme !
J’aime les produits Apple, j’admire la vision de Steve Jobs mais Apple Inc ce n’est pas les gentils contre les méchants.
Il y a bien des hatitudes et des décisions de cette société qui me font parfois frémir.
Je ne peut pas m’empêcher de penser qu’Apple ne ferait sans doute pas mieux que Microsoft s’il elle avait les mêmes parts de marché…
Voir pire ? est-ce possible ? :-)

Dans une époque ou il est de bon ton de dire que l’on est contre les DRM, Steve Jobs affirme “c’est pas moi c’est lui”.

Il prend bien soin de refiler la patate chaude aux majors, oubliant de préciser que le tandem infernal iTunes Store / DRM / iPod lui font exploser ses résultats trimestriels depuis plus d’un an.
La situation aurait été bien autrement si le systéme était ouvert et que la premiére clé MP3 venue pouvait accueillir la musique de l’iTunes Store.
Et si demain les DRM sautent Apple Inc part déjà avec plus de 60% du marché des baladeurs…
C’est ce qu’on appelle une “confortable avance”

C’est tellement plus facile de donner des leçons sur ce qui ne lui appartient pas … la musique.
Je verrai bien la tête de Steve Jobs si les patrons d’EMI ou SONY BMG lui disait qu’il serait vivifiant pour le marché de baisser le prix de l’iPod par 2 ou bien qu’il serait de bon ton de licencier sa technologie iPod a Dell ou Microsoft, ou bien rendre MacOs X installable sur n’importe quel PC… :-)
Ceci dans l’intêret de la communauté bien entendu :D
Je ne prends pas là la défense ni des DRM ni des Majors,
“qui aime bien, châtie bien”…
… et moi j’aime bien Apple…

Jean: Si Steve Jobs oublie en effet de mentionner le "copy

renaud | Mercredi 7 février 2007 | 14:21

Jean:

Si Steve Jobs oublie en effet de mentionner le “copy control” des CD audio, c’est avant tout parce qu’il n’a jamais été généralisé aux US : à part 2-3 expérimentations, les majors ont eu très peur des class actions suits qui n’auraient pas manqué de tomber. L’europe a donc été le terrain de jeux, mais sache que ça a de moins en moins le vent en poupe : EMI vient de décider de laisser tomber ça définitivement, par exemple.

Je suppose qu’ils ont compris le point crucial que tu exposes dans ton 2e paragraphe : il suffit d’un seul mec qui rippe le CD pour qu’il se retrouve sur le P2P. Ca ne sert donc à rien de payer des royalties pour un DRM qui n’empechera rien mais va emmerder les 799.999 autres qui ont joué le jeu et ont acheté le CD.

Il y a donc quelque chose qui se passe et une évolution des mentalités certaine. L’article de Steve Jobs arrive au bon moment je crois.

Jean-Charles:

Je ne suis pas du tout d’accord avec l’argument selon lequel Apple doit sa part de marché iPod aux DRMs : Steve Jobs rappelle que seule 3% de la musique sur l’iPod moyen vient de l’iTS et a des DRMs ! Il faut y voir donc juste les mérites du produit.

Clairement, si l’iTS fermait demain, Apple n’aurait pas tant un problème économique qu’un problème d’image : ce magasin lui permettait de prouver sa bonne foi sur la promotion de solutions légales d’achat de musique, et de ne pas se faire accuser d’attiser le feu du téléchargement sauvage de mp3 avec ses iPod.

Pour ce qui est d’Apple qui donne des conseils sur ce qui ne lui appartient pas : certes, mais ce n’est pas l’industrie du baladeur qui est en crise et qui cherche un nouveau modèle, c’est celle de la musique. Apple étant un distributeur en prise directe avec le consommateur, ils se retrouvent dans une position de médiation de fait et ils ont une certaine légitimité à se mêler des affaires de leurs partenaires.

C’est vrai que Steve Jobs a un côté “je vais vous expliquer votre métier” qui doit agacer, mais franchement, est-ce que les mentalités bougeraient aussi vite dans les états-majors… des majors sans un partenaire comme ça ?

Tout à fait d’accord sur le dernier point de la protection de MacOS X par contre : Apple utilise des DRMs pour maintenir artificiellement une limitation technique qui n’existe plus depuis que les Macs sont euh… des PC ;) Il y a là une contradiction qui ne pourra peut-être pas tenir éternellement.

Je suis plutôt d'accord sur l'ensemble, mais je trouve quand

Sylvain | Dimanche 11 février 2007 | 18:34

Je suis plutôt d’accord sur l’ensemble, mais je trouve quand même que l’intervention arrive un peu tard (une fois que la Norvège ait considéré iTunes comme illégal et que Virgin et la FNAC aient enfin remis le catalogue indé sans DRM). Pour information, rien n’empêche quand même apple de proposer le catalogue indé, et ce depuis le début… et visiblement malgré les dires de Steevy, rien n’a changé sur ce front…

Sylvain, Je ne sais pas si les indés sont d'accord depuis

renaud | Dimanche 11 février 2007 | 18:46

Sylvain,

Je ne sais pas si les indés sont d’accord depuis le début pour du MP3, si ? Pourquoi la FNAC et Virgin ont tant tardé dans ce cas ?

Sinon je suis assez d’accord qu’il y a une incohérence chez Apple de ce côté. Si on veut vraiment leur trouver une excuse, on peut penser qu’ils ne veulent pas avoir 2 sortes de conditions d’utilisation des morceaux à expliquer aux utilisateurs, tu sais, la simplicité Apple et tout… mais clairement ce ne serait pas si dur d’ajouter un petit verrou (ou autre icône moins péjorative) pour distinguer les morceaux DRMisés des autres !

En tout cas je trouve depuis le début que Neomusicstore a tout compris : multi format y compris lossless “malin” avec du FLAC, et surtout le système de podcasts automatiques par label qui est je pense en avance sur son temps. Bravo ;)

[...] vite ses systèmes de protection ou bien faire une

DRM: les langues se délient at Renaud’s piece of net | Jeudi 15 février 2007 | 15:55

[...] vite ses systèmes de protection ou bien faire une croix sur les DRM.» J’ai expliqué dans un billet précédent pourquoi la première solution est par nature impossible (un DRM étant un système [...]

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The Macintosh turned out so well because the people working on it were musicians, artists, poets and historians who also happened to be excellent computer scientists. - Steve Jobs

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